Les "années magiques" de Romain Édouard avec Veselin Topalov

Par Paul Kohler
09/09/2019 – Le GM français Romain Édouard, éditeur en chef de Thinkers Publishing, a récemment publié un livre de son cru relatant les années passées en tant que secondant de Veselin Topalov, alors que le Bulgare, ancien Champion du Monde FIDE, était au sommet de son art. Romain nous donne dans cette brève interview de Johannes Fischer quelques perspectives. | Photo: Vladimír Jagr | Traduction de l'interview originale en anglais

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"Veselin ne m'a jamais blâmé"

Romain Édouard est un grand-maître, actuel n° 4 français avec 2640 Elo. C'est également un auteur prolifique et l'éditeur en chef de Thinkers Publishing. Il a récemment publié My Magic Years with Topalov dans lequel il revient sur son travail en tant que secondant de Veselin Topalov.


JF: Quand vous est venu l'idée de ce livre?

book cover detailRE: Elle m'est venue lorsque nous avons cessé notre collaboration, en 2014. Comme le titre l'indique, ces années furent magiques. Lorsque j'ai commencé à travailler avec lui, j'étais loin de m'imaginer que nous deviendrons de si proches amis, et si rapidement. J'ai pensé que ce serait là un excellent sujet pour un livre: comment se vit la préparation de tournois de haut niveau, comment trouver une forte nouveauté à partir de rien, les anecdotes en coulisse, la merveilleuse dynamique du jeu... et, last but not least, les médias ont souvent été durs avec Vesko depuis le match d'Elista en 2006. Je voulais le présenter sous un autre jour, car, assurément, il le mérite!

Quand avez-vous commencé à travailler pour lui en tant que secondant, et quand votre collaboration a-t-elle pris fin?

Nous avons commencé en 2010, jusqu'au lendemain du Tournoi des Candidats de 2014.

"My Magic Years" contient des anecdotes qui ont jalonné votre travail en tant que secondant, mais surtout de nombreuses parties analysées en profondeur. Clairement, vous avez beaucoup travaillé à cet ouvrage. Quelle a été votre motivation?

La réalisation du livre m'a pris quatre ans. Certes, ce n'était pas un travail à plein temps. J'ai simplement d'abord sélectionné les parties que j'ai considéré pouvoir intéresser plus particulièrement le lecteur. Puis, au fur et à mesure que des souvenirs se rappelaient à moi, je les ai couchés sur papier — des anecdotes loin de l'échiquier, mais aussi de l'intérieur, comme par exemple comment une idée émerge. Alors que j'analysais les parties, et tout particulièrement les ouvertures, j'ai essayé de ne rien cacher de crucial, tout en cherchant à ne conserver que les choses les plus importantes, et d'expliquer toutes les idées et les principes plutôt que de donner des variantes sans fin d'ordinateur. 

Topalov and Edouard

Topalov et Édouard à Wijk aan Zee | Photo: JM Péchiné

Maintenant, après tout ce travail, comment vous sentez-vous en tenant le livre terminé entre vos mains?

ça fait du bien! Les années passées avec Vesko n'ont pas été seulement du temps et du travail. Elles sont maintenant sur papier, et le papier vit pour toujours! C'est essentiellement un cadeau que je me suis fait à moi-même.

Parlez-nous un peu de votre propre carrière: quand et comment vous avez commencé à jouer, qu'est-ce qui vous a alors fasciné dans les échecs et qu'est-ce qui vous fascine encore, comment êtes-vous devenu grand-maître et quels sont vos plans en tant que joueur et en tant qu'éditeur?

J'ai commencé à jouer à l'âge de cinq ans. J'aimais les échecs, mais ça restait un hobby. Je réussissais bien à l'école et me prédestinais à poursuivre ainsi. Mais petit à petit ma passion pour les échecs a grandi, et le jeu a pris le dessus sur l'école. J'ai passé mes derniers examens à l'âge de 18 ans, mais seulement pour posséder un arrière-plan éducationnel. À ce moment-là, mon choix était clair: je voulais devenir joueur d'échecs professionnel. J'aime la manière dont cela s'est produit. J'ai gagné plusieurs médailles dans les championnats internationaux pour les jeunes, avec le titre de grand-maître à la clef, et remporté de nombreux forts tournois comme le championnat de France ou l'open de Dubaï. Je suis également fier d'appartenir depuis 2011 à l'équipe national de France.

Thinkers logoMes plans en tant que joueur sont de revenir près de la barre des 2700 Elo, et de continuer à gagner des tournois. En tant qu'éditeur, je veux simplement que Thinkers Publishing devienne le n°1 mondial des éditions d'échecs. Nous faisons tout pour que cela advienne. Mais comprenez moi bien: nous considérons les autres éditeurs de livres d'échecs comme des amis. Le marché est suffisamment large pour que chacun y trouve sa place.

"My Magic Years with Topalov" décrit le travail d'un secondant. Pouvez-vous nous indiquer brièvement à quoi ressemble ce job aujourd'hui, alors que la préparation assistée par ordinateur devient de plus en plus importante?

Concrètement, durant un tournoi, un secondant doit travailler toute la nuit pour découvrir autant de choses que possible qu'il n'aurait pas encore remarqué précédemment, par exemple durant les sessions régulières d'entraînement avec les joueurs qui l'aident. Il doit gérer intelligemment son cerveau (son propre jugement) et les indications d'un fort ordinateur. Un mauvais secondant tournera simplement l'ordinateur sur 'on' — mais, comme Veselin aimait à dire, cela "ma fille peut le faire". Un bon secondant doit être capable de trouver des idées qui échappe à l'ordinateur, pour ensuite les évaluer en allumant celui-ci.

Le but est d'amener l'adversaire sur un terrain qu'il ne connaît pas, ou dont il en a un jugement erroné (se basant sur une évaluation incorrecte de l'ordinateur). Certains de nos essais dans les ouvertures furent réfutés immédiatement, d'autres étaient douteux, d'autres difficiles à réfuter par un humain; enfin, d'autres étaient simplement bons. Topalov était content avec les deux dernières catégories.

En vous écoutant, on comprend que c'était un travail difficile. En quoi alors ces années furent-elles magiques?

Parce que nous avons parfois découvert des idées incroyables. Nous avions aussi du plaisir à être ensemble en tant qu'amis, et, avec mon aide, Veselin a remporté le Grand-Prix 2012-2013. Ce fut une belle réussite. De plus, j'ai grandement amélioré mon jeu grâce à Topalov, pas seulement en jouant avec lui, mais parce qu'il m'a montré des choses qu'il jugeait utiles pour moi. C'est vraiment une personne généreuse.

Topalov and Edouard caricature

Caricature de Topalov et Édouard | Dessin: Mieke Mertens

Vous souvenez-vous de quelques moments où votre collaboration avec Topalov a été magique?

Un moment magique fut lorsqu'on réalisa à quel point le coup 8.♗e5!? était rusé, et qu'il l'utilisa contre Kramnik dans le Tournoi des Candidats de 2014.

 

En fait, c'était plutôt un joli moment professionnel. Le moment magique, c'est lorsqu'il gagna. Nous avons trouvé de nombreuses autres nouveautés de cet acabit, comme 14.♗a4! contre Nakamura ou 12.♘e5! contre Aronian, ainsi que l'explique Veselin lui-même dans la préface du livre. [Les deux à l'occasion de l'Amber Blindfold et Rapid de 2011.]

 

Topalov and Edouard

Topalov et Édouard au tournoi Tata Steel | Photo: Fred Lucas

D'autres joueurs qui ont écrit au sujet de leur expérience en tant que second ont souvent mentionné ce fait douloureux: si le joueur gagne, le mérite lui revient, et s'il échoue, la faute en incombe souvent à ses secondants. Qu'en a-t-il été pour vous?

Veselin ne m'a jamais blâmé pour quoi que ce soit. Peut-être aurait-il été parfois en droit de le faire, mais il ne l'a jamais fait. Par exemple lorsque nous avons travaillé ensemble pour la première fois, lors du Tata Steel 2011, cela s'est horriblement passé pour lui, alors même qu'il sortait avec une bonne position dans la plupart des ouvertures. Il en était conscient, et m'assura que je n'étais pas responsable de ses défaites. Et juste après il me demanda mon programme pour les douze prochains mois. Ainsi je pus l'aider pour chacun des tournois à venir.

Que vous a apporté la collaboration avec Topalov: cela a-t-il améliorer votre jeu ou est-ce que tout ce laborieux travail a réduit votre appétit et votre motivation?

Il m'apparaît clair que je n'aurais jamais passé la barre des 2700 Elo ni gagné l'open de Dubaï si je n'avais eu la chance de travailler avec Veselin.

Le travail du secondant concerne avant tout les ouvertures. Mais à qui appartiennent les nouveautés? Pouvez-vous jouer les idées que vous avez préparées pour Topalov et qui n'ont pas encore été testées?

Les nouveautés peuvent venir du joueur, du secondant ou des deux pendant une session d'entraînement par exemple. Dans tous les cas, c'est le boulot du secondant que de tester leur disponibilité, et d'encourager ou non "son" joueur de les jouer. De manière générale, ces idées appartiennent en priorité au joueur, mais après un certain temps le secondant peut les utiliser également. Cela dépend évidemment de l'accord qui a été passé. Mon contrat contenait très peu de restrictions.

Lorsqu'on comprend le large éventail et la profondeur que demande la préparation des ouvertures pour les joueurs de l'élite mondiale, on peut être effrayé et découragé. Ce style de préparation est-il adapté pour les amateurs ou devraient-ils choisir une autre approche pour étudier les ouvertures?

À mon avis les amateurs récoltent suffisamment d'informations en suivant les parties et en lisant des livres. À un haut niveau, vous devez parfois rechercher une légère amélioration au 25e coup. Comparé au niveau amateur, c'est un monde totalement différent — et, soyons clair, c'est probablement plus intéressant du côté amateur.

Vous écrivez que vous avez analysé toutes les parties de Topalov depuis 1985 jusqu'à aujourd'hui pour écrire "My Magic Years". Selon vous, quels sont les qualités principales du style de Topalov, et quelle a été sa contribution pour le développement du jeu et pour l'histoire des échecs?

Lorsqu'il est devenu champion du monde en 2005, son niveau était tout simplement incroyable. Avec son style agressif, il n'était pas très loin du grand Kasparov. C'est ainsi qu'il a considérablement contribué, avec un tel style dynamique, à l'essor des échecs auprès du public. Mais il restera aussi dans l'histoire pour son traitement des ouvertures, notamment lorsqu'il dominait tout le monde en jouant la Najdorf.

Le livre se focalise sur les parties de Topalov. En conclusion, pourriez-vous partager une de vos propres parties — une partie que vous avez aimé et qui a peut-être été inspirée par votre travail en tant que second?

J'ai battu Anatoly Karpov dans une partie rapide grâce à une idée très agressive de Veselin que j'avais gardée en stock. Cette partie est analysée à la fin du livre.

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Après plus de vingt ans passés dans l'organisation du Festival international d'échecs de Bienne (Suisse), Paul Kohler en est maintenant le secrétaire général et le directeur du tournoi fermé des Grands Maîtres (GMT). Depuis septembre 2016, vous pouviez lire ses posts quotidiens et ses tweets pour ChessBase dans la langue de Molière. Dorénavant, c'est sur le portail francophone que vous pouvez lire ses articles.
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