Karpov, champion et homme politique
Anatoli Karpov, douzième champion du monde d'échecs, a dominé l'élite entre 1975 et 1985. Son style, d'une précision stratégique extraordinaire, transformait de petits avantages en victoires apparemment inévitables. Il a défendu sa couronne à deux reprises face à Viktor Kortchnoï et Garri Kasparov. Au terme d'une rivalité indépassable entre les deux hommes, il a finalement du céder son titre à l'"Ogre de Bakou". Cela ne l'a toutefois pas empêché de continuer à accumuler des succès (p.ex. Bienne 1990, 1992 et 1996; Wijk aan Zee 1988, Linares 1994 - devant Kasparov!). Vainqueur de plus de 160 tournois, il est l'un des joueurs les plus titrés de tous les temps. Son activité politique ultérieure en Russie ajoute une dimension à ses tensions avec le pro-occidental Kasparov.
Je fais appel au grand maître Karpov dans cette note en a conduit le grand maître Karpov à considérer et les raisons qu'il en donne Dans des entretiens accordés aux journaux Komsomolskaïa Pravda du 18 mars 2026 et Championat du 10 avril 2026, Karpov note le déclin des échecs russes, en observant l'absence croissante de joueurs russes parmi les 50 premiers du classement mondial.
Passons en revue les statistiques
Commençons par un bref rappel des positions atteintes par la Russie au championnat Open et au championnat féminin lors des 10 dernières Olympiades d'échecs;
| Année |
Ville hôte |
Open |
Féminin |
| 2006 |
Turin |
6e |
2e — argent |
| 2008 |
Dresde |
5e |
4e |
| 2010 |
Khanty-Mansiïsk |
2e — argent |
1re — or |
| 2012 |
Istanbul |
2e — argent |
1re — or |
| 2014 |
Tromsø |
4e |
1re — or |
| 2016 |
Bakou |
3e — bronze |
4e |
| 2018 |
Batumi |
3e — bronze |
4e |
| 2020 |
— |
Annulée |
Pandémie de coronavirus |
| 2022 |
Chennai |
Non participante |
Non participante |
| 2024 |
Budapest |
Non participante |
Non participante |
| 2026 |
Samarcande |
Non participante |
Non participante |
On peut conclure que, jusqu'à il y a 8 ans, la Russie s'est maintenue parmi les 5 nations les plus dominantes, avec 3 or, 3 argent et 2 bronze, soit un total de 8 médailles sur les 14 championnats des 7 dernières Olympiades auxquelles elle a participé.
D'autre part, en prenant exclusivement les joueurs masculins actifs enregistrés sous la fédération FID (drapeau neutre de la FIDE), la liste classique d'octobre 2026 les présentait ainsi:
| # |
Joueur |
Elo classique |
Position mondiale |
| 1 |
Dmitry Andreikin |
2714 |
25e |
| 2 |
Volodar Murzin |
2656 |
57e |
| 3 |
Aleksey Grebnev |
2614 |
119e |
| 4 |
Semen Khanin |
2598 |
151e |
| 5 |
Vladimir Malakhov |
2597 |
154e |
| 6 |
Aleks. Rakhmanov |
2597 |
154e |
| 7 |
Arseniy Nesterov |
2590 |
172e |
| 8 |
David Paravyan |
2587 |
178e |
| 9 |
Evgeniy Najer |
2580 |
196e |
| 10 |
Vladislav Kovalev |
2565 |
236e |
La conclusion est frappante: seul Andreikin figure parmi les 50 premiers mondiaux et seuls deux joueurs sous drapeau FID sont dans les 100 premiers. La moyenne Elo de ces dix joueurs est d'environ 2609!
Arrivés ici, nous devons distinguer ce classement de celui des «joueurs russes» au sens large, par exemple:
- Ian Nepomniachtchi (21e) et Andrey Esipenko (40e) continuent d'apparaître sous RUS, et non sous FID.
- Peter Svidler figure sous FID avec 2682, mais est marqué comme inactif, il ne fait donc pas partie du classement actif.
- D'autres joueurs formés en Russie, comme Vladimir Fedoseev, Nikita Vitiugov et Alexey Sarana, représentent actuellement la Slovénie, l'Angleterre et la Serbie, respectivement.
Qu'a déclaré Karpov?
Anatoli Karpov a attribué le déclin des échecs russes principalement à la disparition de l'ancienne école soviétique et au manque de soutien de l'État:
Notre école a disparu. L'État ne participe pratiquement pas. Que les joueurs russes parviennent à peine à entrer parmi les dix meilleurs mondiaux est un échec de l'État.
Il a ajouté que la Russie ne dispose toujours pas d'un programme gouvernemental pour développer les échecs, alors que des pays comme l'Inde ont systématiquement soutenu leurs joueurs. Selon Karpov, cela explique l'ascension de l'Inde et la perte de l'ancienne hégémonie russe. (Sport24, 20 mars 2026).
Il a ensuite résumé la situation ainsi:
Oui, la crise des échecs d'élite russe est profonde, a-t-il déclaré, tout en soutenant que la Russie pourrait retrouver ses positions en trois ou quatre ans. Il a averti que ce ne serait pas simple en raison du grand nombre de nouveaux talents apparus en Inde et en Ouzbékistan.
(Championat, 10 avril 2026)
Qu'a omis Karpov?
Avec tout le respect, l'estime et la considération que j'ai pour la figure de Karpov, j'observe qu'il ne dit rien de l'impact qu'a pu avoir, par exemple, la guerre Russie-Ukraine sur les limitations et le déclin des échecs russes.
Je pense qu'il s'agit d'une omission importante. L'explication de Karpov concernant la disparition de l'école soviétique et l'absence d'une politique étatique efficace décrit des problèmes réels et antérieurs à 2022; mais elle est incomplète si elle prétend expliquer la situation actuelle.
Nous ne pouvons évidemment pas connaître avec certitude l'intention ou les idées de Karpov, mais l'omission semble difficilement accidentelle. À cet égard, j'estime qu'il existe plusieurs explications plausibles:
La première, Karpov fait partie du pouvoir politique russe.
Il ne parle pas uniquement comme ancien champion du monde: il est député de la Douma pour Russie unie. Il a soutenu des décisions parlementaires liées à la reconnaissance de Donetsk et Lougansk, raison pour laquelle il a été sanctionné par l'Union européenne et d'autres pays. Critiquer publiquement la guerre impliquerait de remettre en cause des décisions du système politique auquel il appartient. Règlement de sanctions de l'UE.
La deuxième, son explication déplace la responsabilité vers la bureaucratie sportive.
En disant que «l'école a disparu» et que le ministère des Sports manque d'un programme, il rend responsable une administration inefficace, mais évite d'examiner les décisions de politique étrangère du gouvernement. C'est une critique autorisée et relativement sûre: il réclame plus d'intervention étatique sans contester la ligne politique du Kremlin. Au passage, il n'aborde pas l'entreprise privée et son potentiel de participation à l'événement sportif.
La troisième, reconnaître l'effet de la guerre altérerait son argumentation.
S'il mentionnait l'invasion, il devrait admettre que l'isolement ne provient pas seulement du manque de soutien aux échecs. Le retrait de tournois, la suspension des sélections, l'appel sous les drapeaux et les changements de fédération de nombreux joueurs sont des conséquences de décisions politiques russes et des sanctions internationales qui ont suivi.
La quatrième, l'environnement médiatique conditionne le discours.
Ses déclarations ont été reprises par des médias russes comme Komsomolskaïa Pravda, Sport24 et RIA. Dans ce contexte, il est bien plus probable de parler d'«erreurs de l'État» dans la politique sportive que de relier directement la guerre à la détérioration des échecs.
La cinquième, Karpov peut considérer les sanctions sportives comme injustes.
Il est possible que, de son point de vue, les restrictions soient des décisions politiques de la FIDE et des pays occidentaux, et non des conséquences légitimes de la guerre. S'il le pense, il ne les intègre probablement pas comme une cause interne du déclin, mais comme une imposition extérieure.
La sixième, il protège aussi le récit historique des échecs russes.
La thèse de l'«école perdue» permet de présenter le problème comme réparable par l'investissement, en se référant à la toute-puissante école d'échecs soviétique et à la possible organisation et récupération de méthodes soviétiques. Reconnaître la guerre obligerait à parler d'isolement, d'émigration et de perte de légitimité internationale, questions qui ne se résolvent pas avec un programme d'entraînement.
Et, la septième et dernière, son silence peut être à la fois politique et personnel.
Karpov a été suspendu de son statut d'ambassadeur à vie de la FIDE et a subi des sanctions internationales. Aborder la guerre supposerait donc parler d'événements qui le touchent personnellement et de décisions politiques dans lesquelles il a été impliqué.
Mon interprétation est que Karpov offre un diagnostic techniquement partiel et politiquement commode. Il a raison d'identifier l'érosion de l'école soviétique, mais il omet délibérément — ou évite soigneusement — le facteur qui a le plus intensifié l'isolement depuis 2022.
En outre, on ne peut pas soutenir que la guerre a déclenché tout le déclin, car la Russie perdait déjà du terrain auparavant, mais on ne peut pas non plus expliquer la situation actuelle sans elle. L'absence de la Russie lors de trois Olympiades consécutives, la perte de tournois et la dispersion des joueurs rendent ce silence très difficile à justifier.

Photo: Championat.
L'invasion de l'Ukraine par la Russie
De fait, l'invasion de l'Ukraine a nui aux échecs russes de manières concrètes:
La FIDE a retiré à la Russie l'Olympiade de 2022 et décidé qu'aucune compétition officielle ne s'y tiendrait. Elle a en outre suspendu les sélections russe et biélorusse des tournois par équipes de la FIDE.
Les joueurs russes ont dû concourir sans drapeau national, sous le drapeau de la FIDE.
Plusieurs GMs ont quitté la Fédération russe, profitant de surcroît de la décision de la FIDE de supprimer temporairement les frais et restrictions pour faciliter leur transfert vers des fédérations européennes.
La Russie a perdu en exposition internationale, en capacité d'organisation et en participation collective. Tout cela complique la conservation des talents, l'obtention de sponsors et l'offre d'expérience compétitive aux nouvelles générations.
Cependant, j'estime qu'il serait tout aussi incorrect d'attribuer tout le déclin à la guerre. La Russie ne remportait plus l'Olympiade absolue depuis 2002 et avait perdu sa domination mondiale bien avant 2022.
L'ascension de l'Inde, de la Chine, de l'Ouzbékistan et des USA répond aussi à la mondialisation de l'entraînement, à internet, aux moteurs d'analyse et à de meilleurs programmes de formation des jeunes. La guerre n'a pas déclenché le déclin structurel, mais elle l'a clairement accéléré et aggravé.
Bien sûr, la position personnelle de Karpov compte aussi. Il n'est pas seulement un ancien champion: il est député de la Douma pour Russie unie et a été sanctionné par plusieurs pays en raison de décisions politiques liées à l'Ukraine. C'est pourquoi, lorsqu'il attribue le déclin exclusivement à une vague «inaction de l'État» sans mentionner la guerre ni les décisions de cet même État, son analyse paraît sélective. Nous ne pouvons pas démontrer qu'il taise le sujet par calcul politique, mais sa double qualité de légende des échecs et de membre du pouvoir russe rend raisonnable de lire ses propos avec prudence.
Sources
Sport24. «Карпов: "Российские шахматисты с трудом входят в десятку — это упущение государства. У нас пропала школа"» [«Karpov: les joueurs russes entrent à peine dans les dix premiers; c'est un échec de l'État. Notre école a disparu»]. 20 mars 2026.
C'est la source la plus directe de son diagnostic sur la disparition de l'école russe et l'absence d'une politique étatique. Championat. «Анатолий Карпов сделал заявление по поводу состояния шахмат в России» [«Anatoli Karpov s'est prononcé sur la situation des échecs en Russie»]. 10 avril 2026.
Reprend son affirmation selon laquelle la crise des échecs russes d'élite est «profonde» et sa comparaison avec l'Inde et l'Ouzbékistan.
Fédération internationale des échecs. «2022 Chess Olympiad to Be Moved from Moscow». 25 février 2022.
Document fondamental pour démontrer l'impact immédiat de la guerre: transfert de l'Olympiade et retrait de la Russie des compétitions officielles programmées sur son territoire.
Fédération internationale des échecs. «FIDE Resolution on the Russian Federation Joining the ACF». 22 février 2023.
Documente le transfert de la Russie de l'organisation européenne vers l'organisation asiatique et les facilités accordées aux joueurs souhaitant quitter la fédération russe.
Fédération internationale des échecs. «FIDE Council Resolution on the Review of the Implementation of the CAS Award». 10 juin 2026.
Enregistre la suspension temporaire de la Fédération russe pour non-respect de la sentence du Tribunal arbitral du sport, ainsi que le maintien des droits individuels des joueurs dans les conditions de la FIDE.