Changement à la présidence de la Fédération française des échecs

Par Paul Kohler
04/05/2021 – Depuis des années, les désaccords sont constants en France entre la Fédération et les joueurs. La tâche ne sera donc pas facile pour le président de la FFE nouvellement proclamé, Éloi Relange, dont la candidature l'a emporté sur celle de son prédécesseur Bachar Kouatly. Adaptation d'un reportage de Stefan Löffler.

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GM Éloi Relange, marié et père de trois enfants, a 44 ans. Il est le fils du peintre Jean-Maxime Relange. Depuis 2005, il ne s'est assis à l'échiquier que pour défendre les couleurs de son club parisien de Clichy. En effet, cela fait un certain temps qu'il se consacre à une activité plus lucrative pour lui: le poker. Un domaine dans laquelle il a obtenu un succès certain en tant que co-fondateur d'une académie. Il gère également une bourse d'emploi en ligne.

La candidature de Relange à la Fédération française des échecs (FFE) était une idée lancée en juillet 2019 par le capitaine de Clichy, Jean-Baptiste Mullon, lequel se lamentait sur l'état pitoyable de la FFE. Lorsque Leo Battesti lui a demandé pourquoi il ne se présentait pas lui-même à la présidence, Mullon a répondu que c'était trop gros pour lui, mais, qu'il continuait à penser à cette idée et s'est ensuite réveillé au milieu de la nuit avec une certitude : "Éloi doit le faire!".

Éloi Relange - "Éloi" vient du latin et signifie "l'élu". | Photo: Overture2020.fr 

Après de multiples discussions, Relange accepte et décide finalement de se présenter à la présidence, attiré par l'idée d'avoir un salaire fixe garanti. Grâce aux contacts de Mullon, il a pu rallier le soutien d'une trentaine de personnes. Un autre facteur qui a mis le vent dans les voiles de sa campagne est la relation tendue et compliquée entre l'équipe nationale française et le président Bashar Kouatly.

Une fois la candidature de Relange annoncée, Maxime Vachier-Lagrave, Étienne Bacrot et Laurent Fressinet ont communiqué qu'ils ne joueraient pas en équipe de France tant que Bachar Kouatly resterait à la présidence; en conséquence, ils n'ont pas été sélectionnés pour les championnats d'Europe par équipes de 2019. En outre, Kouatly a également licencié le directeur technique Jordi Lopez et le capitaine de l'équipe nationale, Sébastien Mazé. Il reprochait à ce dernier un manque de discipline et raconte ce qui s'est passé lors de la "Bermuda Party" à l'Olympiade d'échecs de 2018 à Batumi, lorsque Vachier-Lagrave était tellement ivre qu'il a fini par être hospitalisé (des proches de Vachier-Lagrave affirment qu'il s'agissait d'un cas isolé qui ne s'est jamais reproduit); une histoire qui n'est devenue publique en France que lorsque Kouatly l'a diffusée pendant la campagne électorale.

Bashar Kouatly est né en 1958 à Damas, en Syrie. Son grand-père, Shukri al-Kuwatli, a été le premier président de la Syrie dans les périodes 1943-1949 et 1955-1958. En 1963, après le coup d'État, la famille s'exile à Beyrouth. Kouatly a d'abord joué sous le drapeau libanais et l'était encore lorsqu'il a été couronné champion de France en 1979. Mais il représente la France à partir de 1982 en tant que joueur dans cinq Olympiades d'échecs. En 1990, il n'y participa pas, car les dates coïncidaient avec le championnat du monde entre Kasparov et Karpov à Lyon, dont il est l'organisateur. En 1997, il a racheté et relancé le magazine Europe Échecs. Homme d'affaires compétent, le GM Kouatly a fondé la société IDEAL - Institut Développement Échecs Animation Loirsir, dont les activités comprenaient des camps d'entraînement d'été, des cours d'échecs et diverses activités dans les régions et les municipalités. Un produit à succès s'est avéré être le "jeu de la majorité", dans lequel le maire d'une ville s'associe à un groupe de joueurs, pour la plupart des écoliers, pour décider ensemble de la prochaine action à entreprendre. Si une ville voulait qu'une personne célèbre soit présente, Kouatly avait l'habitude d'inviter Anatoli Karpov.  

Lorsqu'en 2012, il est entré en contact avec la FFE, Kouatly était déjà l'homme d'affaires le plus important du monde des échecs depuis des années et voulait figurer sur la liste de ceux qui soutenaient Léo Battesti, qui était alors en course pour la présidence, mais lorsque Battesti a refusé l'offre de Kouatly, il a changé de camp et a décidé de soutenir la campagne de Diego Salazar. Avec l'aide d'Europe Échecs et du sondeur Larbi Houari, le candidat de Kouatly a remporté l'élection par une marge très mince, avec seulement 1% d'avance.

Salazar a dépensé plus qu'il n'a pu faire rentrer et, après trois ans de mandat, il a dû passer la main à un président intérimaire. En 2016, Kouatly s'est lui-même présenté à la présidence en renonçant, contrairement à son prédécesseur Salazar et au candidat de l'opposition Stéphane Éscafre, à percevoir un salaire, ce qui l'a sans doute aidé à obtenir le soutien de près de deux tiers des électeurs.

Après le licenciement de sa secrétaire pour des raisons économiques, plusieurs salariés de la Fédération ont réagi par la grève et la formation d'un comité d'entreprise à l'automne 2017.

Quelques mois plus tard, Kouatly a licencié le directeur technique, Jordi Lopez. Cela a provoqué un énorme tollé chez la quasi-totalité des joueurs de l'élite française qui ont écrit une lettre ouverte pour exprimer leur mécontentement. C'est à peu près à cette époque qu'ont eu lieu la fête des Bermudes à l'Olympiade et le licenciement du capitaine de l'équipe nationale, Sébastien Mazé.

D'une part, Kouatly avait assaini les finances de la Fédération et trouvé un nouveau lieu de jeu au Château d'Asnières, situé au nord de Paris sur les bords de la Seine, mais d'autre part, Kouatly avait de plus en plus d'ennemis.

Le château d'Asnières

Ce n'était qu'une question de temps avant que le journal Le Monde ne diffuse un article demandant comment il était possible que l'homme d'affaires le plus important du monde des échecs soit également le chef de la Fédération, mettant le doigt sur le fait que l'organisation des championnats officiels de la Fédération revenait presque toujours à IDEAL, dont la publicité était insérée dans Europe Échecs. Alarmé par le rapport publié dans le journal, le ministère des sports a ouvert une enquête et publié deux rapports sur les conflits d'intérêts de Kouatly. Pour Relange et son équipe, l'intervention ministérielle a été comme un coup de tonnerre.

Et puis il y a eu la pandémie. Des centaines de clubs ont fermé leurs portes et la Fédération s'est enfoncée dans des luttes intestines entre les forces qui se disputaient le contrôle des élections imminentes. En raison du coronavirus, les élections ont été reportées deux fois. En France, toutes les fédérations sportives sont tenues d'organiser des élections à l'occasion des Jeux olympiques, mais les Jeux olympiques de Tokyo ayant été reportés, les élections présidentielles de la FFE l'ont été aussi, et n'ont eu lieu qu'en avril 2021. Alors que Relange se demande si cela vaut vraiment la peine de tenir bon, l'avocat Joël Gaultier se présente comme troisième candidat, tandis qu'entre-temps, l'homme chargé de gérer les affaires de la Fédération est un président intérimaire, Yves Marek.

En raison de l'atteinte à son image par les rapports publiés par le ministère des Sports, Kouatly a monté une candidature en tandem avec Johanna Basti, une femme proche des instances officielles de la République.

Relange avait le soutien des "mécontents". Gaultier s'est présenté comme le candidat de la réconciliation et du nouvel équilibre - Larbi Houari, l'homme qui avait mobilisé l'électorat de Salazar en 2012, de Kasparov aux élections pour la présidence de la FIDE en 2014 et avait soutenu Kouatly en 2016, était la carte la plus importante de l'avocat.

En France, le président de la Fédération est élu par les 810 clubs fédérés qui, en fonction de leur nombre de joueurs, reçoivent entre une et seize voix. Deux tiers des clubs ne disposent que d'une ou deux voix sur les 1'701 en jeu. Le vote par correspondance est autorisé, mais la plupart des clubs ont décidé de se rendre à Paris le samedi de Pâques. La participation électorale a été de 91% (!) avec le résultat suivant: Gaultier a obtenu 23% des voix, Kouatly 36% et Relange 41%, ce qui a donné la présidence à ce dernier à la majorité simple.

Le journaliste et blogueur d'échecs Christophe Bouton a été témoin de la façon dont, après quelques moments d'incertitude, Kouatly a souri et félicité son successeur, de presque vingt ans son cadet, et lui a offert son soutien. Le terme "soutien" est susceptible cependant de nombreuses interprétations; en réalité, il n'y en a probablement pas beaucoup.

La partenaire de campagne de Kouatly, Johanna Basti, a annoncé qu'elle travaillerait à l'avenir pour la Fédération française de bridge. Une autre collaboratrice de Kouatly, Mathilde Choisy, qui est considérée comme une directrice générale très efficace, quittera également la FFE. Le maire de Chartres, Jean-Pierre Gorges, un ami de Kouatly, a annoncé que ni la Ligue française, qui se déroulait habituellement autour de la Pentecôte, ni les Championnats de France n'auront lieu à Chartres cette année.

Relange a maintenant la responsabilité de tout organiser et de combler les lacunes prévisibles. En tant qu'institution sans but lucratif, la FFE peut verser un salaire à ses employés, mais ce n'est pas aussi clair dans le cas de ses dirigeants. Mullon a fait remarquer que pour cela, il suffirait d'avoir l'approbation du conseil d'administration, mais selon les statuts établis par l'organe supérieur sous le contrôle duquel se trouvent les fédérations sportives et les entités culturelles, une telle mesure doit être approuvée en assemblée générale avec le vote favorable de deux tiers des délégués.

Affaires à suivre...

FFE


Après plus de vingt ans passés dans l'organisation du Festival international d'échecs de Bienne (Suisse), Paul Kohler en est maintenant le secrétaire général et le directeur du tournoi fermé des Grands Maîtres (GMT). Depuis septembre 2016, vous pouviez lire ses posts quotidiens et ses tweets pour ChessBase dans la langue de Molière. Dorénavant, c'est sur le portail francophone que vous pouvez lire ses articles.
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